Le Génie Lesbien d’Alice Coffin

Un bon mois depuis mon dernier article. Non pas que le livre d’A. Coffin ait nécessité tout ce temps à lire, mais je n’avais pas trop la tête à la lecture (ça m’arrive). Je viens de le finir et je me demande par quel bout attaquer cette chronique.

Premier point, une majorité des gens qui fait du bruit à propos de ce livre, ne l’a pas lu, mais on s’en doutait.

Un autre point important : Alice Coffin vient du milieu du journalisme et s’intéresse au milieu culturel. Elle n’est pas tendre, et le milieu journalistique et culturel le lui rend bien.

Ce préambule posé, mon premier sentiment à la fin du livre est qu’elle aurait eu matière à au moins à 3 livres différents. Une première partie est autobiographique et lui sert partiellement de fil conducteur. Une seconde partie tient à une comparaison France / USA suite à un voyage d’étude qu’elle eu l’occasion de faire aux EU. Il y a enfin un dernier chapitre sur les violences faites aux femmes. Ce dernier chapitre arrive presque par surprise, mais je viens de reprendre son premier chapitre de présentation (et annonce du plan) où elle explique le pourquoi (politique) de ce dernier chapitre.

La partie autobiographique « personnelle » est intéressante. Je me retrouve par certains côtés, moins par d’autres, mais il n’y a pas un modèle passepartout de lesbienne.

La partie qui m’a le plus intéressée est le récit de son expérience professionnelle journaliste spécialiste des médias dans la presse généraliste (20 minutes) ainsi que tout ce qu’elle a vu et entendu dans la presse en général quand on est une journaliste militante féministe et lesbienne. Je pense que cette partie pourrait être développée et donner lieu à une analyse pour fouillée (peut-être que ça existe déjà, mais je n’en suis pas sûre). Le principe de base qui a été répété à de multiples reprises à A. Coffin est que le journaliste doit être neutre, au point que des sujets concernant les femmes ne peuvent pas être traités par des femmes journalistes ou des sujets sur les banlieues, par des journalistes ayant passés leur jeunesse das ces banlieues. Pour que ce soit neutre, le sujet sera traité par un journaliste homme (et blanc) quitte à ce qu’il y ait des omissions, des erreurs d’appréciation, qu’il n’y ait pas eu les bonnes sources etc… Il y a peut-être une part d’exagération. Peut-être était-ce lié à la rédaction où elle travaillait (bien qu’elle cite d’autres exemples convergents).

Mais le rédacteur en chef doit faire aussi un journal pour ses lecteurs, donc il ne voudra pas faire de vague. Il n’y a qu’à lire les commentaires haineux sous les articles d’un certain « journal de référence » dès qu’il y a un article sur une femme, sur une personnalité homosexuelle ou une femme racisée (je n’aime pas le terme mais je ne sais plus quoi mettre). On a les mêmes commentaires de haine si un réalisateur se mets en tête de faire un film d’action avec une/des femmes et pire, des femmes non blanches.

Elle parlera plus tard encore de son expérience professionnelle quand elle comparera la France et les USA quand il s’agit de parler de l’homosexualité de personnalités publiques. En France, c’est une question de vie privée qui ne regarde personne, donc tout le milieu journalistique sait qu’un tel est gay ou qu’une telle vit avec une femme, mais ne dira rien, même si la personnalité n’est pas dans le placard.

Son voyage aux USA, payé par une bourse d’étude, lui permet de rencontrer de nombreuses militantes (parfois des militantes « historiques ») des mouvements féministes et lesbiens américains et d’observer les immenses différences entre la France et les USA (sociologiques, culturelles etc…).

Elle enchaîne sur son propre militantisme, à l’origine de la naissance de plusieurs mouvements et associations.

Dans un sens, il faut voir ce livre comme un pamphlet : le trait y est parfois chargé pour dénoncer une situation ou pour obtenir une réaction. Il est certain que quand elle annonce ne plus vouloir lire de livres écrits par des hommes, elle obtient une réaction.

La difficulté, quelque soit le secteur (culture, art, sciences, histoire) est que l’homme est le standard de référence (en français, on n’a pas de genre neutre donc on utilise le masculin). Ce qui donne des réactions du style « pas de films avec des femmes au premier plan ou de personnes de couleur au premier plan » parce que ça ne va pas intéresser le public. Il s’agit d’un cinéma de genre pour des spectateurs ciblés (des femmes, des personnes de couleur) parce que l’homme blanc occidental moyen qui est la cible principale ne va pas être intéressé. Et ensuite, ils s’étonnent que des films comme Wonder Woman ou Black Panther cartonnent. Il suffit d’une histoire qui tient la route (pour le genre considéré), des moyens dans les effets spéciaux et un bon budget publicitaire.

Savez-vous que quand les laboratoires pharmaceutiques font des essais sur des nouveaux médicaments (c’est d’actualités), les essais ne sont fait que sur des hommes (et il n’y a pas de raison autres que pour les labos, c’est plus simple)

Je vais peut-être anticiper sur un livre que je viens d’acheter et dont je pensais peut-être vous parler…

Dans les plaines d’Asie centrale, les archéologues (soviétiques à l’époque) ont découvert de nombreuses tombes/tumulus, seule trace matérielle restant de populations nomades comme les Scythes. Et ils ont trouvé de nombreuses tombes de guerriers enterrés avec leurs armes, leurs chevaux, leurs objets familiers. Et il faudra attendre une trentaine d’années pour réaliser que certaines de ces tombes étaient des tombes de guerrières avec leurs armes qui avaient servi (et pas juste des armes d’apparat) et parfois des blessures gagnées dans des batailles et non des blessures infligées à des « civiles » qui essaient de s’enfuir. (cf. The Amazons d’Adrienne Mayor (historienne des sciences et technologies de l’Antiquité). Le livre est traduit en français)

En Suède, les archéologues ont également retrouvé des tombes de guerriers viking et il y a quelques années, ils ont réalisé, suite à des recherches d’archéologues femmes intriguées par certains détails, que la tombe du guerrier la plus prestigieuse par l’importance du mobilier et des objets enterrés avec le corps était en fait la tombe d’une guerrière. La plupart des archéologues hommes ont crié au scandale, à l’erreur etc… mais la tombe avait été découverte au début de l’archéologie scientifique et il y avait donc de nombreux relevés et dessins qui pouvaient que les os examinés appartenaient bien à cette tombe. L’analyse des autres tombes viking connues ont depuis révélé plusieurs guerrières enterrées suivant les mêmes rites.

Seulement, tous ces archéologue hommes, forts de plus de 2000 ans de traditions judéo-chrétiennes comme on dit, ont toujours appliqué leurs schémas de société à toutes leurs découvertes : des armes pour les hommes, des bijoux et des pots pour les femmes.

Et toutes ces découvertes et analyses récentes les obligent à repenser l’ordre du monde et les civilisations passées qu’ils étudient.

Et pourquoi ces découvertes se font jour ? Parce que les femmes commencent à occuper certains champs de recherches où on ne les voyaient pas avant. Et elles regardent les choses d’une façon différente, et se posent d’autres questions.

Ainsi, le prochain livre que je vais lire, après la nouvelle de SF que j’ai en cours, s’appelle L’homme préhistorique est aussi une femme de Marylène Patou-Mathis. Elle est une paléontologue préhistorienne spécialisée dans l’étude des comportements ds Néandertaliens (merci Wikipédia). Et le début de l’introduction donne ceci: « Non ! Les femmes préhistoriques ne passaient pas leur temps à balayer la grotte ! Et si elles aussi avaient peint Lascaux, chassé les bisons, taillé des outils et été à l’origine d’innovations et d’avancées sociales ? »

Par coïncidence, un article du Monde publié il y a quelques jours rapportent une étude publiée dans une revue savante américaine qui fait état de plusieurs tombes datant d’environ 9000 ans retrouvées tant en Amérique du Nord qu’en Amérique du Sud et qui contenaient les restes de femmes accompagnées d’outils de chasse et de dépeçage. Les outils de chasse étaient des armes de jet avec propulseurs (utilisables par tout le monde). Je vous passe la bassesse des commentaires sous cet article. Mais je ne peux m’empêcher de noter que l’illustration accompagnant cet article nous montre une petite silhouette sur le point de lancer son arme, vêtue d’une tunique rose !!! pour qu’on comprenne bien qu’il s’agit d’une femme ?

je me sens obligée de vous mettre la vignette qui reste sur le site :

Tout ça pour dire qu’intellectuellement, je comprends Alice Coffin qui pousse le bouchon quand elle dit qu’il faut se débarrasser de l’homme.

Pour mettre les choses à plat, ou pour avoir une vision plus équilibrée du monde, pour retrouver ce qu’ont fait les femmes dans l’histoire, voir les œuvres des femmes car à ce jour, les histoires de femmes passées qui remontent au premier plan sont racontées par des femmes (comme Hidden Figures de Margo LEE SHETTERLY sur ces femmes de couleur, brillantes mathématiciennes, qui faisaient tous les calculs de la NASA avant l’arrivée ds ordinateurs – livre traduit en français et qui a donné un film). Et quand notre connaissance de l’histoire, du monde serait complète, les hommes reviendraient.

Je vous rassure, elle n’a pas d’illusion et pour elle, la lutte passe entre autre par le militantisme.

Moi, je remercie ces femmes qui cherchent, qui mettent en lumière une autre vérité, qui écrivent et je privilégie ds œuvres de femmes.

Edité chez Grasset – 240 pages –

ISBN : 978-2246821779 –

prix éditeur : 19 € (prix kindle : 13,99 €)

2 réflexions sur « Le Génie Lesbien d’Alice Coffin »

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